Les métropoles des villes sur mesure ou sans mesure

Contribution à la 4e Biennale de Caen, Juillet 2016

Les métropoles des villes sur mesure ou sans mesure

Contribution à la 4e Biennale de Caen, Juillet 2016

L’accélération institutionnelle d’un processus métropolitain de fait engagé de longue date sur le territoire national pousse les collectivités issues de ces nouvelles entités à s’interroger sur leurs fonctionnements et leurs identités pour faire projet ensemble suite à une recomposition territoriale souhaitée ou subie. Dans ce contexte, les grands projets urbains de nature métropolitaine sont un nouvel incontournable de toute collectivité grande ou moyenne : autour d’une gare, d’un campus, d’un grand équipement culturel… Il s’agit désormais de sortir son épingle du jeu dans le concert concurrentiel des métropoles. L’architecte-urbaniste se trouve alors convoqué pour «faire du métropolitain», à la fois pour tel ou tel grand projet structurant ou pour raconter une histoire territoriale sur des périmètres aux contours bien souvent de nature politique.

Le Grand Paris a ouvert le bal, en créant l’Atelier International du Grand Paris suite à la consultation internationale de 2008, autour de 15 équipes emmenées par des urbanistes, permettant inlassablement, et de façon foisonnante, de donner à voir la métropole à venir. Avant même de naître – dans ses contours institutionnels débattus – cette métropole a existé dans les faits et dans les récits prospectifs que l’on a pu en faire. Face à l’impalpable processus de métropolisation, il semble que cette mise en récit, réaliste ou fantasmée, participe pleinement de la prise de conscience collective d’exister ensemble. Si la métropole relève systématiquement d’une évidence dans les pratiques quotidiennes de ses habitants elle résonne beaucoup plus difficilement dans les discours et habitudes de travail du politique. Ainsi, la vertu de l’urbaniste dans pareils cas ne serait-elle pas de raconter le territoire pour permettre une appréhension collective d’un fonctionnement commun?

Notre travail en cours sur le projet de territoire de la métropole montpelliéraine, née le 1er janvier 2015 est à ce titre éloquent[1]. Face à la nécessité de réviser le SCOT de 2006, dont l’exemplarité a fait école, l’exécutif métropolitain fait le choix d’un travail collectif préalable en réalisant un projet de territoire visant à entamer un premier travail à 31 communes sur les grands choix stratégiques communs. Finalement plus que des choix circonscrits de projets il s’agit bien de mettre en récit le territoire autour d’une identité renouvelée. En effet, l’un des défis du processus métropolitain, particulièrement dans le cas d’un territoire particulièrement macrocéphale du fait du poids de la ville-centre, réside bien dans le fait de faire appartenir les communes périurbaines les plus éloignées à la même histoire que le cœur métropolitain dense. Au sein d’un regroupement de nature politique mais pas forcément identitaire, le travail de l’urbaniste permet, notamment dans le cadre d’ateliers avec les élus, de participer à la recomposition d’équilibres territoriaux à même d’enclencher un processus de planification collectif.

 

Ces études de stratégie métropolitaine permettent également, au travers des visions, parfois simples mais efficaces, qu’elles dégagent des territoires de conforter les ambitions d’acteurs du tissu local parfois en attente de ces déclencheurs. A Marseille par exemple, dans le contexte ô combien délicat politiquement de la naissance de la métropole, la dernière «Conférence métropolitaine» organisée par la Mission Interministérielle a réuni près de 3000 personnes, citoyens, acteurs du tissu associatif ou économique local, à l’écoute des propositions des trois équipes d’urbanistes[2].

 Ces stratégies métropolitaines développent certes des projets précis visant à résoudre des problèmes inhérents aux territoires concernés en termes de mobilité, de localisation de l’emploi ou de l’habitat, mais au-delà leur principale vertu est de communiquer une vision, une narration du territoire qui peut permettre par la suite de mettre en ordre de marche un processus de planification et des actions d’aménagement.

Souvent cette narration basée sur de multiples réalités superposées, aboutie sur l’évidence d’une métropole informelle, hors limite prédéterminée, en mutation permanente. C’est alors que se pose de manière criante l’énorme décalage entre les pratiques quotidiennes métropolitaines, ce sentiment d’appartenance à un objet géographique flou et la presque inaccessible équation démocratique qui devrait donner un corps représentatif à une forme indéterminée. Là encore, l’exemple du Grand Paris est éloquent. En effet, Il y a huit ans naissait le grand huit, un projet de transport souterrain aussi mythifié que critiqué, tant pour son parcours aveugle, que pour son financement hypothétique et important. Même si ce projet n’a pas abouti, il est le point de départ de la construction de la métropole, qui a suivi son cours grâce à de nombreuses actions plus ou moins concertées.

Les villes concernées par son passage se sont alors accaparées le sujet. Dès lors, les relations entre voisins ont changé de ton, des Contrats de Développement Territorial ont scellé des alliances… Aujourd’hui on dit même qu’Issy-les-Moulineaux veut épouser Boulogne-Billancourt ! On observe le développement de projets à toutes échelles, parfois issus des promesses des clusters de 2008, comme à Marne la Vallée et sur le Plateau de Saclay ou d'ampleur pharaonique, comme à Roissy.

 

Sans surprise, les tunneliers du métro entrent aussi en action, à coups de grandes promesses d’aménagement et de hub réinventés. Même les Jeux Olympiques de 2024 s’inscrivent dans cette histoire, en mariant le très riche 7e arrondissement et le prometteur 93. Si la métropole institutionnelle privilégie surtout la zone issue des territoires desservis par le Grand Paris Express la métropole réelle s’invente bien au-delà des limites imaginées par le projet du Grand Huit et cela en permanence.

 

Dans pareil cas, la complexité du fait métropolitain ne peut se contenter d’un périmètre classique fondé sur une augmentation concentrique du Paris intramuros, les débats sont infinis quant à la pertinence de sa limite.

 

Néanmoins, les faits sont éloquents: le Grand Paris se construit en faisant fi des frontières administratives. Félicitons-nous de ce foisonnement et assurons-nous des moyens de construire l’assise démocratique de la métropole. Et même si les habitants du Grand Paris ont une connaissance et une compréhension lointaine de cette couche administrative, ils aspirent à prendre des décisions, ce qui est parfaitement légitime. Il faut donc penser le mécanisme adéquat pour les faire entrer dans la réalité métropolitaine. Après le temps administratif de l’installation, comment inventer un nouveau mode de fonctionnement plus ouvert et plus à même d’intégrer les désirs de la société civile? Dès lors, le vrai projet du Grand Paris, comme dans d’autres métropoles, réside maintenant dans l’invention démocratique d’une réalité aux contours nécessairement flous.



[1] Accord cadre pour la réalisation du projet Montpellier Métropole Territoire. Equipe : Agence François Leclercq, BASE, Une Fabrique de la Ville, Franck Boutté Consultants, Roland Ribi & Associés, Katalyse, La Condition Urbaine, Ingerop.
[2] SEURA, Devillers et associés, LIN